Loin des diapositives
Quand on dit « congrès », beaucoup imaginent une salle sombre, un.e orateurice derrière un micro et de longues séries de diapositives. Il y a bien eu des conférences au congrès international BIHAR, et elles s’appuyaient sur un travail sérieux. Mais le congrès ne s’est pas arrêté là.
Il n’est pas né du jour au lendemain. Comme l’a rappelé Xan Aire, membre de Plazara, le premier jour, la graine a été semée lors d’un cours d’été en 2023. En 2025, Soziolinguistika Klusterra a réalisé un diagnostic international. Il ne s’agissait pas d’étudier les langues elles-mêmes, mais les raisons qui poussent les communautés à revitaliser leur langue. Les résultats présentés par Belen Uranga classent ces raisons en trois catégories : symboliques et identitaires, politiques et transformatrices, et pragmatiques. Ensuite, d’avril à juin 2026, Taupa a partagé ce diagnostic à travers le Pays Basque. Vingt séances ont eu lieu dans dix localités et ont réuni plus de 150 personnes, dont des membres d’autres mouvements populaires que ceux de la langue basque et des personnes qui ne parlent pas basque. Le congrès a donc été la dernière étape d’un long chemin, et pas seulement un événement organisé pour des chercheurs.
Écouter ce que vivent les autres pour mieux comprendre notre propre situation
C’est la première utilité d’un congrès : écouter des expériences venues de loin et y retrouver le reflet de notre propre situation. Et les témoignages ont été très concrets.
Venu du Népal, Nabraj Lama a raconté que, lors des inondations de cette année, beaucoup des victimes ne parlaient que le tamang, alors que le gouvernement n’avait diffusé les alertes qu’en népalais. La langue n’est pas un luxe : c’est parfois une question de vie ou de mort. En Équateur, Paolina Vercoutere Quinche, ancienne gouverneure d’Imbabura, a fait diffuser pour la première fois une enquête bilingue sur les violences faites aux femmes. Sur les 2 500 réponses reçues, la moitié ont été données en kichwa. Justina Olko, chercheuse à l’Université de Varsovie, a montré que les personnes qui parlent davantage leur propre langue présentent moins de symptômes de traumatisme et ressentent un plus grand bien-être. La langue, c’est aussi la santé.
D’autres chiffres ont été présentés. À Aotearoa (Nouvelle-Zélande), la moitié des locuteurs du maori ont moins de 30 ans, et le gouvernement vise un million de locuteurs d’ici 2040. En Inde, le recensement de 1961 recensait 1 652 langues maternelles, contre seulement 109 dans le registre officiel actuel. En Australie, il n’existe toujours aucune loi fédérale sur les langues aborigènes.
Kurdistan, Canada, Haïti, Rif, Afrique du Sud… Les situations sont très différentes, mais les questions sont les mêmes : comment transmettre la langue aux enfants, comment attirer de nouveaux locuteurs, comment obtenir le soutien des institutions. Comme l’ont fait ressortir les tables rondes, deux choses unissent toutes ces communautés : la lutte pour les droits humains et le désir d’être respectées.
Les chaises restées vides ont elles aussi parlé. Elias Caurey, de la communauté guaranie, et Zubair Torwali n’ont pas pu venir, car on leur a refusé un visa. Se réunir n’est pas facile pour tout le monde, et la distance entre le Nord et le Sud n’est pas la même selon d’où l’on vient.
La culture, au cœur du programme
À BIHAR, le chant et le bertso (l’improvisation chantée basque) ont accompagné les conférences. À Bilbao, le premier jour, Delfina Libia Reyes Chávez a interprété un chant de la communauté ayook, et la bertsulari Maialen Lujanbio a clôturé la journée. À Irun, les chanteurs Mixel Etxekopar et Ihitz Iriart ont proposé des pièces de Soule, et Miguel Ángel Verón Gómez un chant guarani du Paraguay. Les prestations d’artistes du Sud global et du Pays Basque, ainsi que la programmation culturelle d’Hendaye, ont complété le programme.
La culture n’est pas un simple décor. Entendre une langue dans un chant, un bertso ou une danse, même sans traduction, montre que cette langue est vivante et qu’elle n’est pas une pièce de musée.
Ce qui ne figure pas au programme
Une grande partie d’un congrès ne se passe pas sur scène. C’est pendant les pauses café, les repas, dans les couloirs et lors des soirées que les gens font connaissance. On y échange des contacts, des expériences et des idées, et c’est là que naissent des liens qui dureront des années. Un congrès sert aussi à réunir autour d’une même table des personnes venues d’Aotearoa, du Kurdistan ou des Andes et des acteurs du Pays Basque.
De ces échanges est sorti un projet concret. À Irun, Garabide a présenté une proposition de Fédération mondiale des langues en cours de revitalisation. L’objectif n’est ni de représenter les communautés ni de les uniformiser, mais de se connaître, de s’entraider et d’agir ensemble. Comme l’ont résumé Urtzi Urrutikoetxea et Jon Sarasua, de Garabide, les communautés ont appris jusqu’ici à maintenir leurs langues en vie ; il est maintenant temps de créer ensemble de nouvelles conditions. Un groupe de travail est déjà lancé.
Samedi : dans la rue, pour la Journée européenne des langues
La dernière journée ne s’est pas déroulée dans une salle, mais dans la rue. Et pas n’importe quel jour : le 26 septembre est la Journée européenne des langues, célébrée depuis 2001 à l’initiative du Conseil de l’Europe pour promouvoir la diversité linguistique. BIHAR a choisi cette date pour porter son message dans la rue.
Le matin, au FICOBA d’Irun, la maison de Joan Petit, militant occitan, a été accueillie comme un abri commun des langues. Puis, lors d’un défilé en musique, les participants ont porté ensemble cette maison en bois, de rue en rue, jusqu’au Zubi Txikia, le pont qui relie Irun et Hendaye au-dessus de la Bidassoa. Sur une frontière, entre deux États, au cœur du Pays Basque : il n’y avait pas de meilleur endroit pour montrer que les langues n’ont pas de frontières.
Là, le manifeste a été lu en cinq langues, accompagné de txalaparta et de danse. Intitulé « Notre voix, notre temps, notre avenir », le texte affirme que beaucoup de langues ne se taisent pas en vertu d’une loi naturelle, mais à cause des déséquilibres, de l’exclusion et de l’homogénéisation. Il formule trois demandes concrètes. Aux institutions publiques, il demande de passer des paroles aux actes et de garantir des moyens durables. Au monde académique, de réfléchir et de travailler avec les communautés. Aux organisations internationales, de reconnaître et de protéger la diversité linguistique comme patrimoine vivant de l’humanité. Mais surtout, il s’adresse aux communautés elles-mêmes : ne pas attendre, ne pas renoncer, ne pas se taire. Et il se termine par un message court : « Nous ne sommes pas des traductions. »
La journée s’est achevée à midi à la fabrique Borderline d’Hendaye, autour d’un verre, dans la bonne humeur.
Et maintenant ?
Alors, à quoi sert un congrès ? À rassembler des connaissances, oui. Mais surtout à réunir des gens, à sentir que nos langues ne sont pas seules, à apprendre des autres et à avancer ensemble. De ce congrès, Plazara rapporte de nouveaux outils, de nouvelles questions et de nouveaux amis. Le temps est venu de les faire connaître !
BIHAR, c’est demain. Pensons maintenant au surlendemain.